19.09.2006

Aimez vous les uns les autres ...

 Comme je vous aime ... dit la bible ...

 Il ne me semble pas que Dieu puisse préconiser cela uniquement pour la communauté chrétienne ...

Les 3 monothéismes s'accordent à dire qu'il n'y a qu'un seul Dieu ...

Ne serait-il pas possible à la raison humaine du 21eme siècle, cette raison dont le pape semble vouloir faire l'éloge, d'imaginer qu'il s'agit bien du même Dieu vers lequel se portent le regard et les esprits des Juifs, des chrétiens et des musulmans ... qu'il s'agit bien de la même divinité regardée par les hindous et les bouddhistes ? ne serait il pas possible de comprendre qu'il s'agit bien de la même et unique puissance créatrice de l'univers dans sa totalité ? La même énergie qui anime l'atome et nous permet à chacun de vivre ?

S'il s'agit du même Dieu, peut-il être content de voir ses véritables croyants se déchirer en son nom au lieu de s'opposer aux matérialistes guerriers de toutes sortes Y compris ceux qui se réclament d'une religion ?  Dieu serait-il content de voir s'entredéchirer ses croyants véritables, au lieu de les voir se battre (mais sans verser de sang) contre les véritable semeurs de chaos, de violences, de perversions, de haines, de communautarismes, et de marchandisation de l'homme ?

Les vrais ennemis de la religions, qu'ils soient "religieux" ou non, sont ceux qui transgressent les vraies morales humaines et religieuses ... ceux qui, pensant que Dieu n'existe pas, profitent de leurs pouvoirs pour maltraiter leurs semblables ... ceux également qui utilisent dans les livres sacrés, les métaphores favorables à l'exercice de leurs crimes, de leurs narcissismes pervers et de leurs égoïstes dévastateurs …

Ce que disent globalement tous les textes sacrées,  c’est d’aimer son prochain quel qu’il soit, de partager ses richesses, d’être bon, charitable, et juste envers les étrangers ... de ne pas succomber a ses pulsions prédatrices, de faire le bien pour l’ensemble de la communauté humaine, de préférer la paix à la guerre, de faire passer au second plan les biens et les richesses materielles, après le respect que nous devons à chaque être humain …

 

voici le texte de 

benoitXVI 

"La plénitude de la raison unique"

medium_benoit.jpgC'est pour moi un moment émouvant que de me trouver encore une fois à l'université, et encore une fois pouvoir y donner une conférence. Mes pensées me ramènent à ces années au cours desquelles après une belle période passée à l'institut supérieur de Freising j'ai commencé mon activité d'enseignant à l'université de Bonn. C'était - en 1959 - à l'époque de l'université à l'ancienne, avec ses titulaires pour les différentes chaires, où il n'y avait ni assistants ni dactylos, mais, en revanche, le contact avec les étudiants et surtout entre les professeurs était très direct. On se rencontrait avant et après les cours, dans la salle des professeurs. Les contacts avec les historiens, les philosophes, les philologues et naturellement aussi entre les deux facultés de théologie, étaient très étroits. 
 

Une fois par trimestre, il y avait ce qu'on appelait un dies academicus, où les professeurs de toutes les facultés se présentaient devant les étudiants de l'université, rendant ainsi possible une expérience d'universitas, (...) c'est-à-dire l'expérience du fait que, malgré toutes nos spécialisations, qui parfois nous rendent incapables de communiquer entre nous, nous formons un tout et travaillons dans la plénitude de la raison unique dans ses différentes dimensions, et nous nous trouvons ainsi ensemble face à la responsabilité commune du bon usage de la raison - ce fait devenait une expérience vivante. (...)
Tout ceci m'est revenu en mémoire quand j'ai lu récemment la partie éditée par le professeur Théodore Khoury (Münster) du dialogue que l'empereur byzantin érudit Manuel II Paléologue mena en 1391, durant son séjour d'hiver à Ankara, avec un Persan lettré sur le christianisme et l'islam et la vérité des deux. C'est probablement l'empereur lui-même qui retranscrivit ce dialogue durant le siège de Constantinople, entre 1394 et 1402 ; cela explique aussi pourquoi ses propres raisonnements sont restitués beaucoup plus en détail que ceux de son interlocuteur persan.
Le dialogue porte sur l'ensemble des structures de la foi contenues dans la Bible et le Coran et insiste particulièrement sur l'image de Dieu et de l'homme, mais nécessairement aussi sur la relation entre - comme on disait alors - les "trois lois" ou les "trois ordres de vie" : l'Ancien Testament, le Nouveau Testament, le Coran. Je n'ai pas l'intention de développer ce thème au cours de cette leçon ; je voudrais m'arrêter sur un seul point plutôt marginal dans la construction du dialogue dans son entier - qui, dans le contexte du thème "foi et raison", m'a le plus fasciné et qui servira de départ à mes réflexions sur ce thème.
Dans la "septième controverse" (...) éditée par le professeur Khoury, l'empereur aborde le thème du djihad, de la guerre sainte. L'empereur savait certainement que dans la sourate II, 256 on peut lire : "Aucune contrainte dans les choses de la foi." C'est un texte de la période initiale, disent les experts, durant laquelle Mahomet était lui-même sans pouvoir et menacé. Mais, naturellement, l'empereur connaissait aussi les dispositions développées plus tard et fixées dans le Coran concernant la guerre sainte.
Sans s'arrêter sur les détails comme la différence de traitement entre les peuples du Livre (juifs et chrétiens) et les incroyants, il s'adresse à son interlocuteur d'une manière étonnamment abrupte pour nous en lui posant la question centrale du rapport entre religion et violence. Il lui dit : "Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait."
L'empereur expose ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles il est absurde de diffuser la foi par la violence. Une telle violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme. "Dieu n'aime pas le sang, dit-il, ne pas agir selon la raison (...) est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l'âme et non du corps. Celui qui veut conduire quelqu'un vers la foi doit être capable de bien parler et de raisonner correctement et non d'user de la violence et de la menace... Pour convaincre une âme raisonnable, on n'a besoin ni de bras ni d'armes, ni non plus d'un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu'un de mort..."
La phrase décisive dans cette argumentation contre la conversion forcée est la suivante : agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu. L'éditeur Théodore Khoury commente : pour l'empereur, un Byzantin éduqué dans la philosophie grecque, cette phrase est évidente. En revanche, pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune catégorie, pas même celle de la raison. Dans ce contexte, Khoury cite l'oeuvre du célèbre islamologue français Roger Arnaldez, qui relève qu'Ibn Hazm va jusqu'à déclarer que Dieu ne serait pas même engagé par sa propre parole et que rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité. Si telle était sa volonté, l'homme devrait pratiquer l'idolâtrie.
C'est ici que s'ouvre, dans la compréhension de Dieu et donc dans la réalisation concrète de la religion, un dilemme qui nous interpelle très directement. La conviction qu'agir contre la raison est contraire à la nature de Dieu est-elle seulement une pensée grecque ou est-elle valable en soi et toujours ? Je pense que, sur ce point, se manifeste la profonde concordance entre ce qui est grec dans le meilleur sens du terme et ce qui est foi en Dieu fondée sur la Bible.
Modifiant le premier verset du Livre de la Genèse, le premier verset des Ecritures saintes, Jean commence le prologue de son Evangile par ces mots : "Au commencement était le verbe (logos)." C'est précisément les mots qu'emploie l'empereur, Dieu agit (synlogô), avec le logos. Logos signifie à la fois raison et verbe - une raison qui est créatrice et peut se communiquer, mais, justement, comme raison. Jean nous donne ainsi le dernier mot sur le concept biblique de Dieu. Le mot dans lequel toutes les voies souvent pénibles et tortueuses de la foi biblique rejoignent leur but, trouvent leur synthèse. Au commencement était le logos, et le logos est Dieu. La rencontre entre le message biblique et la pensée grecque n'était pas un simple hasard.
(...) En profondeur, ce dont il s'agit est la rencontre entre foi et raison, entre une pensée authentiquement éclairée et la religion. Partant véritablement de la nature intime de la foi chrétienne et, dans le même temps, de la nature de la pensée grecque désormais fondue dans la foi, Manuel II pouvait dire : "Ne pas agir "avec le logos" est contraire à la nature de Dieu."
  

Pour être honnête, il convient de noter ici qu'à la fin du Moyen Age se sont développées dans la théologie des tendances qui brisaient cette synthèse entre esprit grec et esprit chrétien. A rebours de ce qu'on pourrait appeler l'intellectualisme augustinien et thomiste prend naissance, avec Duns Scot, une posture volontariste qui, à travers ses différents développements, conduisit à affirmer que nous ne connaîtrions de Dieu que la voluntas ordinata. Au-delà ce celle-ci existerait la liberté de Dieu, en vertu de laquelle Il aurait pu créer et faire même le contraire de tout ce qu'il a effectivement fait. Ici se profilent des positions qui, sans aucun doute, peuvent se rapprocher de celles d'Ibn Hazm et pourraient conduire jusqu'à l'image d'un Dieu-arbitre, qui n'est lié ni à la vérité ni au bien. La transcendance et la différence de Dieu sont accentuées de manière tellement exagérée que même notre raison, notre sens du vrai et du bien ne sont plus un véritable miroir de Dieu, dont les possibilités abyssales restent pour nous éternellement inaccessibles et dissimulées derrière ses décisions effectives.
Au contraire, la foi de l'Eglise s'en est toujours tenue à la conviction qu'entre Dieu et nous, entre son Esprit créateur éternel et notre raison créée, existe une véritable analogie dans laquelle - comme le dit le Concile de Latran IV en 1215 - les dissemblances sont certes infiniment plus grandes que les ressemblances, mais pas au point cependant d'abolir l'analogie et son langage.
Dieu ne devient pas plus divin du fait que nous le repoussons loin de nous dans un volontarisme pur et impénétrable, mais le Dieu vraiment divin est ce Dieu qui s'est montré comme logos et, comme logos, a agi et agit, plein d'amour en notre faveur. Certes l'amour, comme dit Paul, "surpasse" toute connaissance et est, pour cela, capable de percevoir davantage que la simple pensée (Ep 3,19), cependant, il reste l'amour du Dieu-Logos, et, pour cela, le culte chrétien est - comme le dit encore Paul - "logikè latreia", un culte qui concorde avec le Verbe éternel et avec notre raison (Rm 12,1).
Ce rapprochement intérieur mutuel qui s'est opéré entre la foi biblique et le questionnement philosophique de la pensée grecque est un fait d'une importance décisive, non seulement du point de vue de l'histoire des religions, mais aussi de celui de l'histoire universelle - un fait qui nous crée encore aujourd'hui des obligations. Quand on constate cette rencontre, on ne peut guère s'étonner que le christianisme, en dépit de son origine et de son important développement en Orient, ait fini par trouver en Europe le lieu de son empreinte historique décisive. Nous pouvons dire à l'inverse : cette rencontre, à laquelle s'est ajouté par la suite l'héritage romain, a créé l'Europe et reste le fondement de ce qu'on peut avec raison appeler Europe.
A la thèse selon laquelle l'héritage grec, purifié par la critique, est partie intégrante de la foi chrétienne s'oppose la demande de déshellénisation du christianisme - une revendication qui, depuis le début de l'ère moderne, domine de plus en plus la recherche théologique. En regardant de plus près, on observe trois vagues dans ce programme de déshellénisation : bien que liées entre elles, elles sont cependant clairement distinctes par leurs motivations et par leurs objectifs.
La déshellénisation émerge d'abord en relation avec les postulats de la Réforme du XVIe siècle. Les réformateurs se trouvaient confrontés à la tradition des écoles théologiques, à une systématisation de la foi conditionnée totalement par la philosophie, confrontés, par conséquent, à une détermination de la foi de l'extérieur, par un mode de pensée qui ne venait pas d'elle. (...) Le sola Scriptura (les écritures seulement), au contraire, recherche la forme pure et primordiale de la foi, telle qu'elle est présente à l'origine dans la Parole biblique. La métaphysique apparaît comme un présupposé dérivant d'une autre source, dont il convient de libérer la foi pour qu'elle puisse redevenir totalement elle-même.
En affirmant qu'il avait dû écarter le savoir pour faire place à la foi, Kant a agi dans le cadre de ce programme avec une radicalité que les réformateurs n'auraient pu prévoir. Ce faisant, il a ancré la foi exclusivement dans la raison pratique, lui déniant l'accès à la totalité du réel.
La théologie libérale du XIXe et du XXe siècle a apporté une deuxième vague au programme de déshellénisation : le représentant éminent en est Adolf von Harnack. Pendant mes études, ainsi que durant les premières années de mon activité universitaire, ce programme était extrêmement actif, y compris dans la théologie catholique. Le point de départ en était la distinction de Pascal entre le Dieu des philosophes et le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Dans ma leçon inaugurale à Bonn, en 1959, j'ai discuté cet argument et je ne veux pas reprendre ici tout mon raisonnement. Je voudrais cependant tenter de mettre en lumière brièvement la nouveauté que représente cette seconde vague par rapport à la première.
Chez Harnack apparaît l'idée centrale du retour au simple homme Jésus et à son message simple, qui viendrait avant toute théologie et, justement, avant toute hellénisation : ce serait ce message simple qui constituerait le sommet véritable du développement religieux de l'humanité. Jésus aurait marqué l'adieu au culte, en faveur de la morale. En définitive, Il est représenté comme le père d'un message moral humanitaire. (...)
En arrière-fond, il y a l'autolimitation moderne de la raison, exprimée de façon classique dans les "critiques" de Kant, mais entre temps radicalisée par la pensée des sciences naturelles. Cette conception moderne de la raison se fonde, pour le dire brièvement, sur une synthèse entre platonisme (cartésianisme) et empirisme, que le succès technique a confirmé. (...)
  

Ceci comporte deux orientations fondamentales décisives pour notre question. Seul le type de certitude qui découle de la synergie entre mathématique et empirisme nous permet de parler de scientificité. Ce qui prétend être de la science doit se confronter à ce critère. C'est ainsi que même les sciences qui concernent les choses humaines, comme l'histoire, la psychologie, la sociologie et la philosophie, cherchaient à se rapprocher de canon de la scientificité. Important pour nos réflexions est encore le fait que la méthode comme telle exclut le problème Dieu, en le faisant apparaître comme un problème ascientifique ou préscientifique. Mais nous nous trouvons là devant une réduction du rayon de la science et de la raison qui doit être questionnée.
J'en arrive ainsi à la conclusion. Faite en quelques grandes lignes, cette tentative de critique de la raison moderne de l'intérieur d'elle-même, n'inclut en aucune façon l'opinion qu'il faille désormais revenir en arrière, avant les Lumières, en rejetant les convictions de l'ère moderne.
Ce qui est valide dans le développement moderne de l'esprit est reconnu sans réserves : nous sommes tous pleins de gratitude pour les possibilités grandioses qu'il a ouvertes à l'homme et pour les progrès qu'il a permis dans le champ humain. (...) L'intention n'est donc pas un retrait, une critique négative ; il s'agit au contraire d'un élargissement de notre concept de raison et de son usage. Parce que, malgré toute la joie éprouvée face aux possibilités de l'homme, nous voyons aussi les menaces qui émergent de ces possibilités et nous devons nous demander comment nous pouvons les dominer. Nous ne réussissons que si raison et foi se retrouvent unies d'une manière nouvelle ; si nous dépassons la limitation autodécrétée de la raison à ce qui est vérifiable par l'expérience, et si nous en découvrons toute l'amplitude. (...)
Ce n'est qu'ainsi que nous deviendrons capables d'un vrai dialogue entre les cultures et les religions - un dialogue dont nous avons un urgent besoin. Dans le monde occidental domine largement l'opinion que seule la raison positiviste et les formes de philosophie qui en dérivent, sont universelles. Mais les cultures profondément religieuses du monde voient justement dans cette exclusion du divin de l'universalité de la raison une attaque contre leurs convictions les plus intimes.
Une raison qui est sourde face au divin et repousse la religion au niveau des sous-cultures est incapable de s'insérer dans le dialogue des cultures. Et pourtant, la raison moderne des sciences de la nature, avec sa dimension platonicienne intrinsèque, porte en elle, comme j'ai tenté de le démontrer, une interrogation qui la transcende, elle et ses possibilités méthodologiques. Elle doit simplement accepter la structure rationnelle de la matière et les correspondances entre notre esprit et les structures rationnelles à l'oeuvre dans la nature comme une donnée de fait, sur laquelle est fondé son parcours méthodologique. Mais la question du pourquoi de cette donnée de fait existe et doit être confiée par les sciences de la nature à d'autres niveaux et modes de pensée - à la philosophie et à la théologie.
Pour la philosophie et, d'une façon différente, pour la théologie, écouter les grandes expériences et convictions des traditions religieuses de l'humanité, en particulier celles de la foi chrétienne, constitue une source de connaissance ; s'y refuser signifierait une réduction inacceptable de notre manière d'écouter et de répondre.
Ici me vient à l'esprit une réflexion de Socrate à Phédon. Dans les échanges précédents s'étaient exprimées un grand nombre d'opinions philosophiques erronées. Alors Socrate déclara : "Il serait bien compréhensible que l'un d'entre vous, irrité par tant d'erreurs, prenne en haine pour le reste de sa vie tout discours sur l'être et le dénigre. Mais, ce faisant, il perdrait la vérité de l'être et subirait un grand dommage."
L'Occident est depuis longtemps menacé par l'aversion contre les interrogations fondamentales de sa raison et il ne peut qu'en subir un grand dommage. Le courage de s'ouvrir à l'amplitude de la raison, et non le refus de sa grandeur, tel est le programme par lequel une théologie engagée dans la réflexion sur la foi biblique entrera dans les débats du temps présent. "Ne pas agir selon la raison, ne pas agir avec le logos est contraire à la nature de Dieu", a déclaré Manuel II à son interlocuteur persan à partir de son image chrétienne de Dieu. C'est à ce grand logos, à cette immensité de la raison, que nous invitons nos interlocuteurs dans le dialogue des cultures. La retrouver nous-mêmes à nouveau et toujours, c'est la grande tâche de l'université.
Traduit par Sophie Gherardi
à partir de la version italienne
publiée sur le site officiel du Vatican

Commentaires

Ordre chrétien et désordre musulman ?
Jean Riedinger,
professeur de philosophie


Je viens de lire le texte intégral du discours de Benoît XVI à l’université de Ratisbonne. Incontestablement, ce qu’il y expose de l’islam n’en représente qu’une partie, quantitativement limitée. Néanmoins, ce qui dit le pape est révélateur d’une conception théologique et d’une façon très partiale de lire l’histoire religieuse – et notamment une vision ultra restrictive et faussée de l’islam. Mais, pour en saisir la portée, il faut préciser en quelques mots ce qui me semble le sens général de ce texte.
On notera que le propos principal du pape, la problématique de son « cours » – car il s’agit bien d’un cours universitaire de type magistral –, concerne le rapport de la foi en Dieu et de la raison : le logos grec, en l’occurrence, capable d’atteindre par lui-même la « vérité de l’Etre » Or celle-ci est inséparable, selon le pape, comme le dit son intervention, de « ce rapprochement mutuel qui s’est opéré entre la foi biblique et le questionnement philosophique de la pensée grecque, […] fait d’une importance décisive non seulement du point de vue de l’histoire des religions, mais aussi de celui de l’histoire universelle – un fait qui nous crée encore aujourd’hui des obligations ».
Ce débat ontologique et épistémologique est très ancien et, comme le montre Benoît XVI de façon le plus souvent partielle et surtout partiale, est présent dans l’histoire des théologies chrétiennes. Or, première remarque : Benoît XVI en valorise, exclusivement, un courant qui est loin d’être le seul, ni même un discours dominant de nos jours, sauf dans les sphères catholiques romaines traditionalistes. Ce discours rejète du côté de l’erreur, comme l’avait déjà fait le pape Jean-Paul II dans son encyclique Fides et ratio, toute la pensée moderne et postmoderne et, d’une manière générale, les critiques philosophiques variées du triomphalisme de la « raison pure » ou logocentrisme. La pensée nominaliste, les théologies réformées (protestants), la théologie libérale, le kantisme évidemment, une vision déformée de la rationalité scientifique, etc., sont donc exclus a priori par le pape de la sphère de la pensée religieuse catholique, dans la mesure où selon lui ces formes très différentes de la pensée sont nécessairement des erreurs, car elles remettent en question le logocentrisme de l’ontologie grecque. Or refuser l’ontologie grecque n’est pas sombrer dans l’irrationnel et dans l’erreur comme le dit Benoît XVI. Au contraire, il peut y avoir dans l’humilité d’une raison qui expérimente ses limites et ses capacités une démarche elle-même riche de découvertes, de savoirs, d’éthique et de dialogue culturel, et notamment dans le domaine inter-religieux, dont certains soulignent qu’il n’est plus une priorité pour le nouveau pontife. Pour tout théologien chrétien qui respecte la rigueur et les progrès de la pensée dans la diversité et l’historicité de ses approches, la position du pape ne saurait en aucun cas s’imposer comme nécessaire dans le cadre même de la pensée religieuse, sauf par un coup de force de nature inquisitoriale. Mais on sait que le Vatican est habitué à condamner les théologiens qui lui déplaisent sans autre forme de procès !
Philosophiquement et théologiquement, la position du pape ne représente à mes yeux que les opinions du professeur Ratzinger et ne saurait être présentée comme la pensée de l’Eglise catholique, encore moins des chrétiens en général.

Mais ce texte est aussi à lire dans un contexte politique. Et, de ce point de vue, il y a un certain nombre de choses inquiétantes aux yeux du chrétien laïque que je suis.
C’est en conservant à l’esprit les thèses du professeur Ratzinger qu’il faut lire la référence, dès le début de sa conférence, à une conception très étrange de la recherche universitaire : celle-ci doit s’interroger sur Dieu au moyen de la raison (c’est en effet un programme philosophique tout à fait possible) mais, ajoute le pape, il faut « le faire dans le contexte de la tradition de la foi chrétienne ». Bref, la réponse est donnée avant même que la question soit posée et le débat possible. Bel exemple de pétition de principe assez peu rationnelle, votre sainteté ! Mais surtout danger pour le respect de la laïcité dans l’Université ! Ne saurait-il s’y exprimer légitimement qu’une pensée qui s’exerce dans le contexte de la tradition de la foi chrétienne et, de manière encore plus restrictive, de la foi chrétienne définie par Benoît XVI ?
De plus, on aperçoit à plusieurs reprises, en filigrane, la thèse vaticane concernant l’Europe chrétienne, telle qu’elle a été exigée par Jean-Paul II à propos du préambule du projet de Constitution européenne et continue de l’être par le pape actuel. Après avoir « constaté » la rencontre entre la philosophie grecque et la foi biblique, le pape ajoute : « On ne peut guère s’étonner que le christianisme, en dépit de son origine et de son important développement en Orient, ait fini par trouver en Europe le lieu de son empreinte historique décisive. Nous pouvons dire à l’inverse : cette rencontre à laquelle s’est ajouté par la suite l’héritage romain, a créé l’Europe et reste le fondement de ce qu’on peut avec raison appeler l’Europe. »
Je ne reviens pas sur les critiques fondamentales que l’on a déjà faites à cette façon de considérer que l’Europe est une création chrétienne, en oubliant bien entendu toutes les autres formes d’humanisme agnostique et athées, et l’apport si important de la philosophie et la théologie musulmanes dans le passé sans doute, mais pas seulement.
Pour être vraiment européen faudrait-il donc désormais adopter nécessairement les valeurs chrétiennes comme fondement ? Ou, pour en venir par ce biais à ce qui est l’objet principal de cette réflexion, peut-on être européen et musulman ?

Le passage consacré à l’islam par Benoît XVI dans son exposé « magistral » est d’une inspiration si médiocre qu’il n’est guère étonnant que peu se sont risqués à soutenir sur ce point le professeur Ratzinger. On tente pourtant de le justifier en affirmant que son dessein était louable puisqu’il avait pour but de condamner la violence politique qui instrumentalise la religion. Certes, on sera facilement d’accord avec le pape quand il reprend la phrase de l’empereur Manuel II Paléologue : « Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de bien parler et de raisonner correctement et non d’user de la violence et de la menac. Pour convaincre une âme raisonnable, on n’a besoin ni de bras, ni d’armes, ni non plus d’un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu’un de mort. »
On s’attend logiquement à une condamnation, par exemple, des conversions forcées dont bien des missionnaires catholiques se sont, ici ou là, autrefois rendus coupables ou des violences de l’Inquisition… Mais, surprise, seul l’islam est envisagé, dans ce contexte, comme violent. Car le pape vient de citer, sans la moindre réticence ou le moindre restriction, les propos sur l’islam du même empereur. Dans l’apport de Mahomet, dit ce souverain du XIVe siècle, « tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait ».
Sont ignorés, de fait, tous les passages de la Bible qui présentent des appels de Yahvé à la violence contre ses ennemis – et quelle violence parfois ! –, ainsi que les violences historiques de l’Eglise elle-même. Les guerres de religion entre chrétiens n’existent pas dans la clarté revendiquée d’une pensée catholique idéalisée que l’on affirme, en raturant toute réalité historique, toujours et partout rationnelle. Pire, l’islam est défini exclusivement comme la religion du djihad, présenté sous la forme particulière de la violence guerrière – ce que beaucoup des plus respectés commentateurs du Coran présentent d’abord comme l’effort intérieur de la foi qui s’incarne dans la vie du croyant –, alors qu’en aucun cas il ne viendrait à l’idée du pape, et ce à juste titre, de définir le catholicisme comme la religion des croisades.
Cette approche d’un vrai problème, celui de la violence religieuse, en islam entre autres, est ici traitée avec une légèreté que nul universitaire sérieux ne saurait cautionner.

Irrationnel par essence, l’islam ? Quelle étrange vision de l’histoire de l’islam qui ignore tout l’apport des civilisations qu’il a inspiré durant des siècles. Pour aller dans le sens de l’attachement du pape à la rationalité grecque, comment peut-il à ce point ignorer que celle-ci a été largement transmise à l’Europe chrétienne par les penseurs et philosophes musulmans dont, par exemple, un saint Thomas d’Aquin, tant aimé de la philosophie catholique officielle, s’est nourri tant pour en adopter des thèses essentielles que pour en débattre rationnellement avec ses interlocuteurs. Il faut lire un historien de la pensée du Moyen Âge comme Alain de Libera qui montre que la pensée musulmane ne fut évidemment pas la seule mais fut une pensée déterminante pour le développement de la philosophie et des sciences européennes. Le pape, qui se réfère au début de son intervention à son passé d’universitaire, a-t-il le droit d’ignorer ce que fut et ce qu’est encore très souvent la pensée musulmane ou héritière de cette pensée ?
A-t-il le droit d’ignorer des penseurs actuels comme, près de nous, des hommes, qui m’ont intellectuellement beaucoup apporté, tels que Ghaleb Bencheikh, Mohammed Arkoun, ou Malek Chebel (grand rationaliste et homme de foi s’il en fut)… Ces hommes, nos amis, posent à l’islam des questions décisives, le mettent dans la lumière de la modernité pour qu’à son tour il aille au c¦ur de sa foi et que son apport aussi soit un enrichissement pour la culture européenne contemporaine. On pouvait penser que le pape fasse au moins allusion à cette renaissance de la pensée musulmane ou issue de la tradition musulmane dans le monde entier. Hélas…

On comprend que des musulmans se sentent particulièrement visés par cette caricature de l’islam, bien plus grave que les caricatures du prophète Mahomet publiées dans un journal danois. A la différence des caricaturistes danois qui visaient – parfois avec plus que de la maladresse – la violence islamiste, c’est l’islam lui-même qui semble ici atteint dans sa nature et son authenticité. Quel mépris – inconscient probablement, ce qui assez grave – manifeste le pape pour la foi de cette majorité de musulmans qui ne se sentent pas engagés dans une « guerre des civilisations ».
On peut, en effet, se demander si ce n’est pas cette guerre que le propos irresponsable politiquement de Benoît XVI ne va pas encourager en donnant une caution volontaire ou non aux thèses de l’Amérique chrétienne de l’actuel gouvernement américain. Inversement, comme lors de l’« affaire des caricatures danoises », on voit des islamistes et des politiques utiliser ce discours pour mettre encore de l’huile sur le feu et, par des agressions contre des chrétiens ou des églises, donner des arguments à ceux qui considèrent l’islam comme « intrinsèquement violent ».
Si j’ai raison – et j’ai très peur de ne pas beaucoup me tromper –, tous ceux, pseudo chrétiens ou pseudo musulmans, qui rêvent d’une guerre des civilisations pourront donc se féliciter de ce que dit le pape de l’islam.

18 septembre 2006.


PS : Aujourd’hui, Benoît XVI se dit désolé des conséquences de son discours et d’avoir choqué de nombreux musulmans. Il a aussi choqué de nombreux chrétiens, de nombreux catholiques. Et surtout il ne semble pas remettre en cause tout ce que sa présentation de l’islam a de gravement partial et faux. Des excuses motivées apporteraient sans doute plus d’apaisement

Ecrit par : suite | 19.09.2006

De l’outrage


Fethi Benslama, membre du Manifeste des libertés,
professeur de psychopathologie, université Paris-VII.

La protestation des musulmans contre les propos du pape, pour légitime qu'elle soit, ne procède pas moins d'une naïveté réelle pour beaucoup d'entre eux, et feinte chez d’autres. Benoîtement, mais peut-être pas tant que cela, le pape vient de déchirer le voile de l'illusion de représenter urbi et orbi, c'est-à-dire partout et n'importe où, la spiritualité universelle. D'un côté, l’émoi est à la mesure de la croyance dans cette illusion, forgée par la vieille prétention de l'Eglise de saint Pierre à incarner l'institution planétaire pour tous les croyants. Accréditée avec dévouement par l’oecuménique Jean-Paul II, cette mégalomanie religieuse s'effondre, comme tant d'autres présomptions christiano-humanistes. Le pontife n'est pas le souverain de l'Etat protecteur de l'amour religieux universel, mais le chef d'une Eglise parmi tant, prêt à en découdre avec les autres, et surtout avec ceux qui, dans leur désarroi actuel, font tout et n'importe quoi avec leur dieu, jusqu'à vouloir qu'on y croit comme eux. Mais il faut bien s'y résoudre, le pape n'aime pas Mahomet, et pour lui Allah est depuis toujours une grandeur négative. Musulmans, quand cesserez-vous de marcher aux sons des pseudos humiliations, pour affronter les réelles, celles que vos dirigeants vous infligent, ainsi que celles des allumés agissant au nom de votre Dieu ? Par un autre côté, en exhibant une polémique moisie du XIVe siècle, le pape vient d'offrir une aubaine à ceux qui, dans le monde musulman, légitiment leur fureur et leur violence par les « nouvelles croisades » que l'Occident mènerait contre eux. Du même coup, il enrôle son Eglise dans le discours des néo-conservateurs d'outre-Atlantique et, par le même geste, retire le tapis sous les pieds des pauvres amis du dialogue des cultures, dont nous venons de voir le rassemblement épuisé à Paris (organisé par le ministère des Affaires étrangères, cette semaine). Mieux encore, il donne l'occasion de ressortir contre son Eglise aux abois les archives de sa violence terrifiante contre les Indiens d'Amérique, les inquisitions, les délires théologiques sur la non-humanité de l'autre, etc. J'entends déjà la réplique : « Mais nous, monsieur le Pape, si nous voilons les femmes, nous ne les brûlons pas, comme vous naguère. » C'est ainsi que le Saint-Père vient de contribuer à la prolifération actuelle de l'immonde, où les turpitudes des autres servent à absoudre les siennes. C'est ainsi que, jour après jour, les clowns du dieu désemparé et de l'identité fascisée désagrègent inexorablement notre capacité à faire monde. En interconnexion avec d'autres forces destructrices, la production et la communication des scénarios de disqualification de tout et de tous par tous semblent bien nous engager dans l'époque de l'outrage global. Il s’agit de cette rage multiforme qui s’étend, qui vise à faire sortir l’autre de sa dignité, en tant qu’il est ce qu’il est ou ce qu’il était, pour s’attribuer l’exclusivité de la raison et de la civilisation, pour s’autoriser à le ravaler et éventuellement à le détruire, comme une vie méprisable. Nous savions déjà que le « bushisme », les tenants de la juste « démesure » d’Israël, les extrémistes musulmans ou d’autres religions soutenaient dans une complicité spéculaire ce saccage, mais le ralliement papal à cette ligne indique probablement un resserrement supplémentaire de l’étau autour de nous. Nous ? Probablement une majorité non alignée – du moins je l’espère –, refusant l’outrance des dévots.
17 septembre 2006.

Ecrit par : une réponse de Fethi Benslama | 21.09.2006

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